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J'aime le confinement. C'est mal?

Mis à jour : avr. 21

La prolongation du confinement a été annoncée jusqu’au 11 mai. Pressentie et redoutée par beaucoup … mais pas par tout le monde. Certaines personnes vivent effectivement cette situation de confinement, sorte de période « hors-temps », de manière agréable. Cela peut être générateur de culpabilité et poser un grand nombre de questions. A-t-on moralement le droit de vivre sereinement le confinement ? Faut-il culpabiliser de tirer du positif d’une situation vécue de façon dramatique par tant d’autres ?

Plongeons-nous de nouveau dans la vie de Sam pour apporter des éléments de réponse.


Nous sommes le lundi 13 avril 2020. Le Président de la République, l’air grave, débute son allocution « Nous ressentons tous en ce moment la peur, l’angoisse, pour nos parents, pour nous même ». Dans son canapé Sam n’ose pas vraiment l’assumer mais ni la peur ni l’angoisse ne font partie de son quotidien, au contraire ce confinement lui apporte un certain confort. Lorsque Emmanuel MACRON annonce la prolongation du confinement une petite satisfaction se faufile dans son esprit… Mais est-ce mal de se sentir bien dans cette période où règne une menace sanitaire, l’insécurité économique et qui rime avec malheur pour beaucoup de concitoyens ? Ça y est, la culpabilité approche à grands pas.

Soudain Sam quitte le confort de son salon, se téléporte au tribunal moral sur le banc des accusés et fait face au juge de la bonne conscience en personne.


Tout s’emballe.


Le regard dédaigneux, la démarche assurée, le Représentant de la Culpabilité débute son argumentaire d’une voix tonitruante.


Reprenant les travaux de Böszörményi-Nagy, cité par Crespelle (2009) * il assène : « quand quelqu’un est frappé et que quelqu’un s’en sort, celui qui s’en sort a une dette vis-à-vis de celui qui n’en s’en sort pas. […] Ce qui permet d’exorciser cette culpabilité, c’est l’acquittement de cette dette […] en apportant à la collectivité un concours, un apport, de l’argent, un savoir-faire, voire un sacrifice. En faisant cette "réparation", on s’acquitte».

Son verdict est sans appel : en prenant du plaisir dans ce temps de confinement, Sam ne rembourse pas sa dette morale envers la société.


Un frisson envahit Sam. Puis, une main chaleureuse posée sur son épaule lui redonne espoir . La Défense, arrivée sans faire de bruit, s’avance sereine à la barre pour prendre la parole à son tour.


« Votre Instance Surmoïque,


Selon Fanny Parise (2020), « la crise que nous connaissons actuellement a été le point de départ d’un rite de passage durant lequel nous arriverions au temps nommé « temps de la cérémonie » ou « temps du collectif ». Ce moment est propice à la mise en place de nouvelles pratiques au quotidien, d’émergence de nouvelles aspirations. C’est un moment de vie ou de société où tout est possible et où tout serait à penser ». Les personnes retrouvent le temps de s’ennuyer et donc … de créer ! Ce « hors temps » ouvre un accès à nos pensées noyées dans un quotidien souvent trop rempli.

Pour les uns, cela sera une ouverture sur un abysse de pensées qu’ils n’auraient jamais voulu voir ressurgir, un accès direct à leur boite de pandore. Pour les autres, une pause salvatrice permettant de donner forme à des projets, de se recentrer sur leurs valeurs personnelles.


Pourquoi une telle différence entre les individus me direz-vous ?


Tout d’abord parce que, consciemment ou non, nous n’évaluons pas tous cette pandémie avec le même degré de gravité. C’est ce que l’on appelle l’évaluation subjective du risque.

Selon Kouabénan & al (2007) elle est liée à :

- certaines caractéristiques du risque lui-même: puis-je contrôler ce risque ? Si j’attrape le Covid 19 est ce que j’estime que les conséquences sur ma santé seront graves ou non ? Ai-je beaucoup de risque d’attraper ce virus ?...

- des variables psychosociologiques : l’âge, le sexe, l’expérience, la motivation, la culture, l’implication dans la situation influencent notre évaluation (dans le cas du coronavirus ces données sont à l’étude).

- des variables cognitives : ai-je la capacité de traiter les informations qui me sont données, de m’en faire une analyse ?

- la perception de la cible du risque : qui peut être gravement impacté par le coronavirus : moi ? mes proches ? la société dans son ensemble ?

- l’évaluation de son exposition personnelle et de son aptitude à y faire face : quelle est mon exposition réelle au virus ? Les efforts pris pour me protéger sont-ils suffisants ? Suis-je potentiellement vulnérable ?


En fonction de l’investissement des différents facteurs ci-dessus mentionnés, Kouabénan & al indiquent qu’ils peuvent conduire à l’illusion d’invulnérabilité. On se perçoit comme moins susceptible qu’autrui de subir les conséquences néfastes d’un événement négatif. L’illusion d’invulnérabilité repose sur l’illusion de contrôle et l’optimisme irréaliste.


Outre cette évaluation subjective, n’oublions pas que nous avons des conditions matérielles profondément inégales pour vivre le confinement.


Le Représentant de la Culpabilité signale son agacement.

Loin de se laisser distraire la Défense poursuit :


« Nous ne vivons effectivement pas cette période de confinement avec les mêmes cartes en main cher Représentant.

Dans son étude en cours, Fanny Parise pointe les éléments suivants:

- En fonction des m² disponibles et de leurs partage ou non avec d’autres personnes (famille, colocataire), nous n’avons pas tous la possibilité de nous isoler, de changer d’espace pour marquer les différentes activités de la journée et ainsi favoriser une dynamique positive.

- L’accès à un point vers l’extérieur n’est pas donné à tous. Il permet, quand il existe, une structuration dans le temps et l’espace entre l’intérieur et l’extérieur.

- L’environnement immédiat : vivre en bord de mer, à proximité d’une forêt ou au milieu d’immeubles de centre-ville n’offre pas les mêmes possibilités d’évasions visuelles.

- La relation anxiogène ou cordiale avec le voisinage prend une place plus importante, notamment lorsque les logements ne sont pas bien isolés.

- La proximité des services donnant le choix parmi différents lieux d’approvisionnement, la densité de population et donc le risque de rencontrer du monde impose ou non de mettre en place des stratégies d’évitement anxiogènes.


De plus, la possibilité de faire du télétravail (sans oublier les risques associés), le recourt au chômage partiel ou être en situation de recherche d’emploi n’implique pas la même projection suite à la période de confinement et donc la manière de vivre l’instant présent.

La présence d’enfants dans le foyer, à la fois facilitant pour préserver un rythme de vie mais également énergivore et porteur de surcharge mentale, parfois amplifié par le fait de devoir jongler entre éducation et télétravail.

Cette liste ne peut être exhaustive mais elle reflète le large panorama des situations individuelles rencontrées et l’impact immense que cela a sur le vécu personnel de chacun face à la situation de confinement.


Ainsi, nous faisons tout simplement face à la période de confinement avec les ressources qui nous sont propres, ce qui mène à un vécu négatif pour les uns, et positif pour les autres.


Enfin, le respect des règles de confinement ne peut-il pas être considéré comme un sacrifice consenti par chacun, et donc un remboursement symbolique envers la société ? »


La plaidoirie de la Défense est maintenant finie, elle revient s’asseoir près de Sam avec la même démarche sereine. Sam lui glisse alors à l’oreille un timide « merci », ce à quoi la Défense répond chaleureusement « Si vous saviez le nombre de personnes dans votre situation que je me vois représenter… ».


La voix du Président de la République résonne dans la tête de Sam « Vive la République et vive la France ». Le discours d’Emmanuel Macron est fini et Sam est de retour dans son canapé douillet. La culpabilité de bien vivre ce confinement a pris ses distances et c’est tant mieux… car il n’est pas fini !


Les témoignage publics de personnes vivant positivement la période de confinement ne sont pas nombreux dans les médias. C’est pourtant une réalité pouvant initier, pour la personne concernée, des interrogations personnelles profondes sur le fondement de sa personnalité et ses valeurs. Il est important d’accueillir ces questionnement sans jugement car, comme présenté ci-dessus, nous ne sommes pas dans le champ de la morale. Si vous êtes dans cette situation et ressentez de la culpabilité n’hésitez pas à échanger avec votre entourage sur votre ressenti, si besoin des professionnels peuvent également vous aider.


Références :

- CRESPELLE A. (2009), « Huit types de culpabilité », Actualité en analyse transactionnelle, n°132, p.15-24

- KOUABENAN D-G, & al (2007), « Des facteurs structurants aux biais ou illusions dans la perception des risques », Ouvertures psychologiques, chapitre 6, p. 77-89

- PARISE, F. (2020), « La gestion de l’attente : anthropologie du confinement », Madame l’anthropologue, ép 3 saison 1, podcast du 16/04/20 https://shows.acast.com/madame-lanthropologue/episodes/confinement-anthropologie

- PARISE, F. (2020), « Le quotidien du confinement », Madame l’anthropologue, ép 2 saison 1, podcast du 9/04/20 https://shows.acast.com/madame-lanthropologue/episodes/anthropologie-du-confinement-2


* Les lecteurs assidus noteront que cette référence était déjà présente dans l’article «Télétravailler et éduquer… Tout un programme».


photo: Marcela Rogante


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